Education : la France fait le grand écart

24 juin 2026

Alors que les budgets alloués à la solidarité internationale ont été massivement coupés dans le monde et alors que les crises fragilisent l’accès à l’éducation pour des millions d’enfants, la Coalition Éducation, dont Action Education est membre et chef de file, publie « Education sacrifiée ou priorité stratégique ? la France face à la crise éducative mondiale ». Parmi les principaux constats de ce nouvel Observatoire sur les financements français alloués à l’éducation :  la France affiche une ambition forte en plaçant l’éducation au cœur de sa diplomatie solidaire, malheureusement, la réalité budgétaire peine à suivre. Analyse d’un diagnostic alarmant qui appelle à un réalignement immédiat.

Dans un contexte international marqué par une multiplication des crises prolongées (conflits, chocs climatiques, instabilité économique), le droit à l’éducation subit de plein fouet les conséquences des coupes budgétaires massives dans les budgets alloués à la coopération internationale.  En France, les orientations du gouvernement et de l’Elysée, inscrits dans de nombreux documents stratégiques, discours et engagements (l’éducation est d’ailleurs l’un des rares secteurs cités dans le communiqué de la ministérielle du G7 sous présidence française) semblaient pourtant claires : hisser l’éducation parmi les dix priorités absolues de la politique de développement et de solidarité internationale de la France.

Pourtant, le verdict du nouvel Observatoire publié par la Coalition Éducation, dont Action Education est membre et chef de file, est sans appel. Derrière le portage politique de haut niveau se cache une réalité plus sombre : les budgets ne suivent pas. L’aide publique au développement (APD) française en faveur de l’éducation souffre de déséquilibres structurels majeurs et d’un manque d’alignement flagrant avec les besoins réels du terrain.

Une progression comptable en trompe-l’œil

L’un des enseignements majeurs de l’Observatoire, déjà dénoncé depuis près d’une décennie par la Coalition Education, réside dans la déconstruction des chiffres globaux de l’aide française. Si les montants affichés dédiés au secteur éducatif connaissent une hausse globale sur le papier, une analyse fine révèle que ces financements intègrent des dépenses qui ne renforcent en rien les systèmes éducatifs des pays partenaires les plus moins avancés.

L’Observatoire pointe notamment du doigt l’intégration systématique dans l’enveloppe de la solidarité internationale allouée à l’éducation :

  • De frais d’écolage et de bourses octroyés sur le territoire français, qui ne bénéficient pas prioritairement aux étudiants issus des pays les moins avancés (PMA) ;
  • Du financement des réseaux de lycées français à l’étranger ;
  • De dépenses internes comme le budget alloué au système éducatif de Wallis-et-Futuna.

La Coalition Éducation demande instamment d’exclure ces dépenses des calculs de solidarité, car elles masquent l’effort réel consenti en faveur du développement des infrastructures scolaires et de la formation des enseignants là où les besoins sont les plus criants.

Education de base : le compte n’y est pas

L’éducation de base (soit une année de scolarisation pré-primaire, le primaire et le premier cycle du secondaire), jugée essentielle, car elle permet aux enfants dès le plus jeune âge d’apprendre les savoir fondamentaux, ne reçoit que 18,9 % des financements directs de la France dédiés à l’éducation, très loin donc des 50 % recommandés par les experts et la société civile pour garantir un impact réel. 

Au regard de l’ensemble des budgets dédiés à la solidarité internationale par la France (tous secteurs confondus), l’éducation de base ne reçoit que 2,9 % des financements bilatéraux en 2023. 

Dans ce contexte, l’éducation pré-primaire, pourtant fondamentale, reste le parent pauvre puisqu’elle reçoit moins de 2 % de financements, un niveau incompatible avec les priorités affichées en matière de petite enfance.

Le délaissement persistant des pays les moins avancés

L’Afrique subsaharienne et les Pays les Moins Avancés (PMA) subissent de manière disproportionnée les effets combinés de la pauvreté et des conflits. C’est là que se concentre pourtant le plus grand nombre d’enfants non scolarisés. Toujours selon l’Observatoire, 

  • Moins de 20 % de l’aide sectorielle à l’éducation est orientée vers les PMA.
  • Seulement 23 % est fléché vers l’Afrique subsaharienne.

Ce constat entre en contradiction directe avec les objectifs politiques affichés de la France, qui prévoient normalement d’allouer 60 % du budget dédié à la solidarité internationale vers les PMA. En se détournant des contextes les plus fragiles, la diplomatie française fragilise l’atteinte de l’Objectif de Développement Durable n°4 (ODD 4), visant une éducation de qualité inclusive et équitable pour tous d’ici 2030.

L’éducation en situation d’urgence, le parent pauvre du budget

Aujourd’hui, on estime que le nombre d’enfants en âge scolaire vivant dans des zones de crise et ayant besoin d’un soutien éducatif urgent a grimpé à plus de 230 millions à l’échelle mondiale. Face à cette “crise silencieuse”, la réponse humanitaire française demeure dramatiquement sous-financée.

L’Observatoire révèle que les financements humanitaires alloués à l’éducation plafonnent entre 5 et 6 % de l’enveloppe globale. Ce niveau d’implication se situe bien en deçà de la cible recommandée au niveau européen, fixée à 10 %. Qu’il s’agisse de l’accueil des enfants réfugiés, de la reconstruction d’écoles après des catastrophes ou de l’appui psychosocial en zone de conflit, le compte n’y est pas.

Genre, inclusion et climat : des priorités laissées de côté

Au-delà des volumes financiers, l’Observatoire évalue la qualité de l’aide à travers des marqueurs transversaux, notamment l’égalité des genres, l’inclusion et le climat, 3 axes que la France juge essentiels et prioritaires. Pourtant, là encore, les résultats déçoivent.

Seuls 6,4 % des financements français atteignent le « niveau 2 » du marqueur genre, ce qui signifie que l’égalité femmes-hommes est rarement l’objectif principal des projets financés. Alors que les filles demeurent les premières exclues du système scolaire lors des crises, l’absence d’une véritable optique féministe transversale limite considérablement l’impact durable des politiques de développement menées par l’Agence Française de Développement (AFD). 

Alors que les enfants porteurs de handicap sont les premiers exposés à l’exclusion et à l’échec scolaire, près de 95 % des projets éducatifs financés par la France ignorent complètement la question du handicap (absence de marqueur handicap) et seul 0,1 % de l’argent est spécifiquement dédié à l’inclusion des enfants et des jeunes en situation de handicap. 

Côté climat, le bilan n’est guère plus positif. Alors même que l’éducation joue un rôle clé dans l’adaptation au changement climatique, la résilience des systèmes éducatifs et la sensibilisation des enfants et des jeunes aux enjeux environnementaux, plus de la moitié des financements (56,4 %) vont à des projets qui n’ont absolument aucun objectif lié à l’environnement.

Pour un réalignement immédiat dès 2026

« La coopération internationale est aujourd’hui remise en cause et les budgets massivement coupés, la chute s’élève à – 23% pour 2025 selon les derniers chiffres de l’OCDE. Dans ce contexte, l’Observatoire publié par la Coalition Education fait l’effet d’une piqûre de rappel indispensable : l’’éducation ne peut plus se contenter d’être une priorité de tribune », insiste Gilles Delecourt, Directeur Général d’Action Education. « Sans des ressources financières prévisibles, pérennes et rigoureusement alignées sur les zones de vulnérabilité, les promesses de la France resteront lettre morte, des millions d’enfants sont privés de toute opportunité d’aller à l’école, d’apprendre, de construire leur vie. Il est temps que le budget rejoigne l’engagement et que la France tienne parole. » 

Face à ces arbitrages budgétaires déconnectés des ambitions politiques, Action Education joint sa voix à celle de la Coalition Éducation pour demander au gouvernement français d’opérer un virage stratégique profond et immédiat afin de :

  1. Assurer la transparence et la sincérité budgétaire : nettoyer l’APD éducation des dépenses qui ne relèvent pas directement de la solidarité internationale (frais de scolarité internes, lycées français à l’étranger).
  2. Recentrer la coopération internationale sur les besoins géographiques prioritaires : réaligner les budgets de manière à ce que les PMA et l’Afrique subsaharienne reçoivent la part majoritaire des financements concessionnels.
  3. Renouer avec le multilatéralisme : tenir pleinement les engagements financiers de la France auprès de grands fonds mondiaux, comme le Partenariat mondial pour l’éducation (PME) ou Éducation sans délai (ECW), en redressant la participation française dès l’exercice budgétaire 2026.
  4. Soutenir activement la société civile locale : financer directement les organisations locales sur le terrain pour co-construire des politiques éducatives publiques, gratuites et solides, tout en se montrant extrêmement vigilant face aux risques de marchandisation de l’éducation portés par certains partenariats public-privé.

 

Sur le même thème :

L’engagement citoyen : un levier de développement local en Afrique

2026 09 Togo ACTE2 Pic 1

Au sein d'Action Education région Afrique, l’engagement citoyen constitue un puissant moteur de transformation sociale et d’autonomisation des communautés. En plaçant les enfants, les jeunes et les personnes marginalisées au cœur des processus de décision et d'action, les initiatives déployées à travers le continent démontrent que la participation active permet de répondre directement aux défis prioritaires des territoires.

Lire la suite

Les projets liés :

fr_FR