Séisme Haïti : témoignage dans l’enfer de Port-au-Prince
5 février 2010

« Au moment de la secousse, je suis à la Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation en Haïti où je rends visite à un ami. En moins d’une minute, toute la ville s’effondre. Difficilement je m’extirpe de l’immeuble. Dans la rue, autour de moi, il n’y a plus un seul bâtiment debout mais seulement d’immenses nuages de poussière.

Quand la secousse prend fin, j’avance dans les rues adjacentes. Je repasse devant un marché où j’étais allé faire quelques courses dans l’après-midi. Des cris de clients et de caissières s’échappent du centre commercial, désormais effondré. La femme enceinte avec qui j’avais discuté gît désormais sous des dalles de bétons de plusieurs tonnes. Impuissant, un amas de gens assiste à sa lente agonie. Les écoles du quartier sont aussi par terre. Les élèves apeurés crient pour les autres, restés coincés sous les débris des salles de classes.

La nuit la plus longue de l’histoire de Port-au-Prince commence alors. Des sauveteurs locaux, avec les moyens du bord, dégagent des survivants. Cette nuit-là, près de 35 répliques secouent la ville. Aux cris de panique succèdent parfois quelques cantiques en l’honneur du Christ : « Christ sauvez nous ; qu’avons-nous fait ? » et ce, jusqu’au petit matin.

Le tremblement de terre rend impossible tout type de communications. Vers 4h du matin, je réussis enfin à joindre ma femme, mon petit frère et l’équipe d’Aide et Action à Saint-Domingue. Puis plus rien, il faudra attendre plus d’une semaine avant que les communications ne soient rétablies.

Le 13 janvier dans la journée, je suis toujours sans nouvelle de mes collègues d’Aide et Action à Haïti. En quittant le bureau la vielle, il y avait encore la comptable, un chef de projet, une consultante, deux personnes de la commission présidentielle pour l’éducation et les deux agents de sécurité. Je décide de me rendre à Aide et Action pour voir ce qu’il en est. Rue Bourdon, à proximité de nos locaux, ce n’est plus que poussière et apocalypse. Des blessés, des cadavres gisent de partout. Des dizaines de voitures, abandonnées la veille par des conducteurs surpris par la secousse, sont toujours au milieu de la route, certaines sous des dalles de béton. Les habitants, comme moi, découvrent avec effroi l’étendue des dégâts. Les locaux sont complètement fissurés et tiennent difficilement debout, mais il n’y a plus personne. En traversant ce qui reste de Port-au-Prince et de Delmas dans la journée, je finirai par revoir les employés d’Aide et Action, tous sains et saufs. Nos retrouvailles seront chargées d’émotions ; après une telle catastrophe, il est difficile de retenir ses larmes…

14 Janvier 2010, 9h du matin : Je suis dans la Grand-rue de Port-au-Prince. Avant le séisme, cette vieille rue, très animée et fréquentée, était remplie d’immeubles de deux à cinq étages transformés en commerce, hôtels, cabinets de prestation de service. Cette rue mythique, jadis grouillante et pleine de couleurs écarlates, n’est plus aujourd’hui qu’un vaste cimetière à ciel ouvert, pâle et chaotique. Des dizaines de bâtiments se sont effondrés sur les femmes et les hommes qui n’ont pas eu le temps de s’échapper. Et sous les décombres, sous les poteaux électriques, ici et là on entend les cris de celles et ceux qui sont restés coincés.

Aucun mot n’est assez précis, assez juste pour décrire ce que je vois. Le vocabulaire manque pour raconter cette tragédie d’un peuple déjà fortement ébranlé depuis la naissance de sa nation. Je réalise progressivement les dégâts à la fois physiques et psychologiques qu’a provoqué le séisme. Seul, au beau milieu de cette cohue humaine, je craque. La dose d’horreur a atteint son maximum. »

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